La complantation

Nommer seulement le génie du lieu, cette énergie qui vient du fond comme un cri.

Le concept de complantation

Poumon de biodiversité

La complantation est l’art de mélanger les cépages dans un terroir. Elle est la plus ancienne forme de viticulture connue avant l’apparition des clones et l’appauvrissement de la biodiversité. Elle permet d’assurer une régularité des récoltes par la mise en place d’un écosystème complexe et naturaliste. Conduit dans un réel respect du vivant, notre  vignoble est complanté des 13 cépages alsaciens, conduits, récoltés et pressés ensemble, vinifiés avec patience et sans intrants.

Vendanges dans Berckem

Pourquoi la complantation?

Un retour à la naturalité

La complantation commence sans le savoir au Domaine Marcel Deiss en 1984, date de la reprise du Grand cru Schoenenbourg planté après la première guerre mondiale par la famille Preiss de Mittelwihr . Cette vigne, officiellement plantée de riesling, se révèle complexe, riche de nombreuses particularités dont des petites surfaces circulaires complantées de divers cépages mélangés dont certains inconnus. Du chemin sommital on a une sorte de représentation d’anneaux olympiques entremêlés. La vigne est très rustique, très intrigante, intensément qualitative, spectaculairement régulière, et si les différences de faciès, de port et de phénotype des pieds sont nombreux au printemps, elles s’estompent à la maturité, les raisins soudain submergés par le goût majestueux du lieu. La dégustation à l’aveugle de baies organisée dans les années 1990, prouve qu’il est difficile sans l’aspect visuel de distinguer les cépages à pleine maturité. Ces observations intrigantes ne s’intègrent pas dans la doxa alsacienne très "New world" qui voudrait que le cépage garde quoi qu’il arrive le goût du cépage et que l’apport du terroir reste mystérieux, marginal, difficile à interpréter, jusqu’à permettre à de nombreuses voix de simplement nier son apport et son existence même.

Comme une évidence

Peu à peu, ce modèle de viticulture s’impose à nos yeux comme le moyen de permettre au Terroir de dominer les cépages et d’imposer son goût et son architecture tactile de façon souveraine. En 1990 nous plantons la première vigne moderne totalement complantée et mélangée sans ordre en Alsace, sur le terroir grand cru Altenberg de Bergheim, confiant au lieu lui-même la définition de son cadre gustatif original. Ce faisant, en omettant délibérément l’information variétale sur l’étiquette, ou les proportions, nous permettons et facilitons à nos clients la reconnaissance innée des caractères du terroir. Comme une évidence nous laissons apparaître clairement des informations prégnantes ou subtiles, le personnage véritable du Lieu auparavant caché sous l’uniforme impeccable du Saint-Cyrien variétal: Comment comprendre et accepter que le riesling puisse finalement devenir un objet pesant, collant, épais, parfois encombrant, à certains endroits comme Burg! Ce n'est finalement qu'en dépassant le cadre variétal que le public arrive a ressentir l'apport majeur du terroir.

Grand Cru Altenberg de Bergheim; complantation

60 signes au service du Lieu

Au cours de cette décennie nous apprendrons peu à peu que cette complantation mêlant d’abord les 13 cépages traditionnels alsaciens puis peu à peu rajoutés les 47 anciens cépages orphelins présents au Schoenenbourg, formera sur certains Terroirs un alphabet de 60 signes au service du lieu, constituant la première forme de biodiversité viticole intrinsèque: nous nous sommes affranchis enfin de cadre contraint et antinaturel de la monoculture viticole! Peu à peu nous avons complété ce travail de biodiversité par la gestion biologique des sols, la Biodynamie, les semis sous couvert, l’agroforesterie, le souci des abeilles et des oiseaux. Après la pandémie du Covid-19 s’ouvre une nouvelle aventure: celle de la viticulture du vivant, où le paysan devient encore plus observateur qu’acteur, où les interventions lourdes sont bannies, où la mécanisation devient l’exception. Conduire la vigne en cordon, sur un sol totalement couvert, se satisfaisant du rendement du lieu lui-même, lié à la fertilité innée partagée entre tous les couverts, tous les hôtes légitimes du terroir, champignons, bactéries, plantes, animaux et hommes mêlés. Les vins issus de cette démarche livreront des sensations inconnues, des saveurs à redécouvrir, une naturalité évidente, une virginité nouvelle !

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La complantation dans les faits

Le rôle historique de la complantation, ou plantation en foule, est assez mal connu du public. En effet, il faut pour bien comprendre la complantation remonter au temps où les vignerons étaient encore des paysans, et non des « viticulteurs ». La première différence notoire tient à la question de l'autosuffisance: avant les progrès récents de l'agriculture ayant eu lieu ce dernier siècle, le matériel végétal viticole, pour le désigner dans des termes modernes, n'avait été sélectionné qu'avec peu de technicité. Les variétés (cépages) étaient très variées, et on constatait de très fortes variations quand à la sensibilité à la coulure. L'Europe ne connaissant pas à cette époque la question des maladies « modernes » (mildiou et oidium principalement, importé des Etats-Unis avec les premiers porte-greffes) la question des pertes par la coulure était LA question centrale! Et la réponse logique, paysanne, connue depuis les siècles, fut de planter les différentes variétés "mélangées" dans le champ: les pertes des uns étaient alors compensées par la production des autres. L'année suivante aux conditions de floraison différentes, voyait l'équilibre s'inverser ! Le temps a quand à lui rendu les proportions et la sélection caractéristique du lieu, mais jamais dans la pureté « moderne » (100%) d'un seul cépage, bien trop risquée techniquement pour la subsistance des vignerons. Rappelons au passage que les vignerons étaient historiquement les paysans les plus pauvres : ils travaillaient les lieux les moins fertiles, la vigne étant cultivée sur les sols pauvres (calcaires, schistes, granits, etc), ou en situation de fortes pentes (où l’on retrouve alors aussi des marnes), et surtout "à défaut" de pouvoir implanter une autre culture! Ainsi au fil du temps, et bien avant la mise en place des textes juridiques de nos appellations modernes, est il question de vins de lieux avant tout, ne pouvant nommer les vins autrement que par leur origine, à défaut de cépages purs ! Ainsi, il faut bien comprendre le sens des appellations: loin de créer des noms de lieux, elle surtout le fruit d'une volonté de protéger les vignerons des usurpations, et dans une seconde mesure, de les "protéger" de la globalisation, mondialisation, déjà bien à l'œuvre à l'époque ! La disparition de la complantation comme méthode culturale majoritaire peut elle être attribuée à deux motifs majeurs :

- la disparition du vignoble historique par le phylloxéra, qui ouvra la voie à des recherches variétales plus poussées, d’où la porte ouverte à une replantation "rationalisée" et massivement issue de clones. Les plus vieilles vignes, pré-phylloxériques, et bien-sûr plantées en mélange, que l'on retrouve encore dans les appellations ou quelques sables sont présents (et où le phylloxéra ne put donc contaminer les parcelles). Naturellement le texte moderne d'appellation ayant été alors adapté à ces situations historiques, on constate qu'elle permet la production de vins tant "pur" ou presque, qu'avec un nombre important de cépages. A ce titre Châteauneuf du Pâpe en est un exemple célèbre!

- Enfin, second facteur : les usines de poudre à canon, sans destination à l'issue de la seconde guerre mondiale, et qui ont su retrouver une destinée pratique en cette situation de pénurie alimentaire qui marquera l'après guerre: la production des premiers engrais industriels, dont on sait que la fabrication est très proche de celle de la poudre, et dont la conjugaison avec les premiers herbicides, a contribué à augmenter très largement la vigueur des vignobles. Car pour la complantation, il est essentiel de comprendre que le rendement est l'unique clef permettant de vendanger la parcelle à une maturité suffisamment homogène. En effet plus les vignes sont vigoureuses, plus l'on constate de différences entre les cépages.  

NB: on peut aussi penser qu'historiquement la sur-vigueur n'ait jamais existé avant les herbicides et les engrais, les plantes ayant toujours été en compétition les unes avec les autres, ou à minima avec les herbes environnantes, que le vignerons retiraient du mieux possible en piochant les parcelles (deux fois dans l'année, ce qui était bien loin de donner un résultat en rapport avec les actuels herbicides, eux aussi de synthèse, tout comme les engrais).

Enfin, dernier facteur d'explication quand à l'intérêt de la complantation, mal connu mais dont les dernières études mettent doucement en lumière les ressorts : la communication entre les plantes ! Il convient de comprendre la plante comme un être vivant : c'est à dire qu'elle communique avec ses semblables, dans un langage qui lui est propre (exsudât racinaire, sécrétion d'hormones, etc).

Ainsi je suis persuadé qu'une complantation est une "grande famille", qui vit ensemble, communique ensemble, et finalement possède un comportement de groupe qui surpasse le comportement qu'aurait individuellement chacun de ces cépages (ce qui se passe quand un cépage est planté tout seul, ou entouré de... lui-même (clones) ! L'idée d'un terroir en harmonie avec les vignes qui y grandissent, et qui marquerait donc la "famille" prend alors tout son sens !