Chers Tous
Assis au cœur de la nuit, si loin de l'aube encore, sous le rond de lumière de ma lampe aimée, attendant le matin sans hâte et prêt à l'ivresse d'un travail manuel obscur mais libérateur ; je relis mes vœux passés pour vous tous. Et je dois avouer que toutes ces dernières années le rond de ma lampe paraissait de plus en plus isolé, pâle lueur au sein d'un océan de soucis et de menaces. J'avais mal au monde et quelques-uns me l'ont reproché, jugeant avec raison que « des vœux, ça se devait d'être optimiste » ! Pourtant, comment passer sous silence l'incertitude des temps, la fragilité de nos démocraties, le déséquilibre insoutenable des richesses, la mégalomanie psychiatrique de dirigeants fascistes. Et l'appel constant au meurtre qui parcourt tous les colloques au nom de nouvelles idoles déifiés, l'audience et le pognon. L'attaque continue du sol qui nous nourrit, du ciel qui nous remplit, de la mer qui nous arrose! Où allons-nous sur ce fragile esquif bleu, que les plus démiurges rêvent de saborder pour l'éternité technologique de Mars ? Oui, le rond de ma lampe peinait à vous atteindre, fragile véhicule d'un espoir ténu, d'un souhait incertain, d'une prière enfantine et dérisoire peinant à s'accomplir. Et puis voilà, 2025 est venu et nous avons touché symboliquement le fond : désormais les désordres majeurs sont devant nous…. Pourtant, il faut réagir, refuser l'enchaînement des désastres annoncés, remonter sur le pont du bateau sans pilote et trouver le port. Avec quels outils ?
Pour 2026, je vous en propose trois, forgés par l'expérience et usinés de bienveillance : la quête stoïcienne, sorte de résumé individualisé de toutes les philosophies morales, la recherche de la dignité en toute chose, puisque finalement seul ce qu'on ne peut pas acheter a quelque valeur, le silence et la fuite devant quelques rares êtres réellement toxiques pour lesquels nul ne peut rien. Ce seront mes vœux pour chacun d'entre vous en 2026. Servir la beauté quoi qu'il en coûte et rêver d'une économie de la bienveillance plutôt que des miasmes du deal trumpien . Assumer que l'être humain est imparfait, inaccompli et partagé, seul l'amour véritable peut le remplir et le réparer, cela passe en toute chose par l'intention pure et le rejet du mensonge accommodant. Éprouver que finalement, dans notre monde imparfait, seule la Nature souveraine tient ses engagements et incarne l'échange équilibré, le traité fidèle, la paix sans vaincus. Le fruit parfait !
C'est ces quelques principes nous avons mis en œuvre au Domaine ces mois passés , qui nous ont permis grâce à vous tous et à une équipe magnifique de dévouement patient, des avancées solides : une très belle récolte 2025, une économie saine, le service dévoué de notre nouvelle parcelle du Rangen de Thann, avec l'arrivée assez magique d'un foudre de ce vin juste entre l'Altenberg et le Schoenenbourg ; l’accueil d'une magnifique nouvelle parcelle de Schlossberg et la mise en œuvre patiente de sa plantation : arrachage de la friche, restauration des murets, soins au sol, production en 2026 des boutures franches de pieds plantées en 2027 ; réaction émerveillée enfin au caveau devant les premières bouteilles de Marckrain, cette « limite du Royaume » qui impressionne tant par la complexité de sa volupté tannique pour une vigne de 10 ans . Nous avons dans nos cartons encore pleins de beaux projets qui viendront peu à peu remplir nos journées, donnant autour de nous l'exemple de la Renaissance d'une culture vigneronne alsacienne basée sur les terroirs, la complantation et l'excellence des pratiques vertueuses .
Que ces quelques mots nocturnes vous trouvent en 2026, debout sur le pont, serrant votre rame, décidé à être vous-même un exemple, une bouteille « pleine » qui bien que techniquement vidée et sans bouchon, étiquette jaunie et poussiéreuse, continue, têtue et posée dans un coin, à envoyer les arômes du souvenir, des goûts puissants, une salivation vertigineuse et la présence évidente de ceux partis déjà que nous avons croisés et aimés. Refusez d'être des bouteilles techniquement pleines et parfaitement aux normes industrielles, mais pourtant vides, sans aucune intention ni dignité manifeste : devant elles, passent désormais, indifférentes, des foules sentimentales, soif d’ idéal… Voilà 2026 devant nous. Elle sera ce que nous en ferons, et je vous souhaite le calme des matins d’hiver, le bleu profond des soirs de canicule, des journées pleines d'efforts, des retours joyeux au foyer, des rencontres touchantes et beaucoup de bouteilles « pleines ». Alors nous serons en paix, émerveillés du monde, assoiffés de réparer ce qui peut l'être. Et, en même temps, des pécheurs ordinaires désarmés devant la tentative de la sainteté !
Bien à vous.
Jean Michel DEISS